Faut quand même le faire... Démarrer tout seul à 20 ans à peine passés, tout juste sorti de formation, sans être du milieu viticole ni être né avec une cuiller en argent dans la bouche... Se monter de toute pièce son domaine en louant des parcelles de ci de là, parier sur des terroirs négligés, même pas en AOC, cultiver des cépages quasiment oubliés de tous, en sortir des vins sans concessions, pas de la bouteille passe-partout qu'on est sûr de vendre, mais des vins avec de la personnalité, la personnalité du sol, de la vigne et du vigneron.  Ben oui, faut quand même le faire... Etienne Thiébaud le fait, tous les jours depuis 3 ans.

DSCN9009On est aux Jardins de St Vincent à Arbois, chez le caviste passionné Stéphane Planche, Etienne est la guest-star de cette soirée consacrée à la découverte du Domaine des Cavarodes. Un domaine éparpillé façon puzzle, des vignes en location sur Arbois, Mouchard, Grozon, et Liesle. Liesle, c'est à une quinzaine de km à vol d'oiseau au nord d'Arbois, on est carrément passé dans le Doubs, hors de la zone AOC. Et à Liesle la tradition viticole est ancienne: au 19e siècle, la vigne était la principale culture, c'était à une période où le Doubs comptait près de 8000 hectares de vignes, la Haute Saône 13000, et le Jura de 16 000 à 19 000!  Difficile à imaginer aujourd'hui. De ces temps pré-phylloxériques il a subsisté à Liesle un vignoble résiduel, des parcelles cultivées dans un cadre familial pour une consommation personnelle, jusqu'à ce que débarque Etienne Thiébaud.

Mais goûtons voir si le vin est bon. On ouvre le bal avec un Arbois Poulsard des Gruyères 2008, issu d'une parcelle sur le secteur de Montmalin. C'est fait à la manière d'Etienne: vignes en conversion bio (non revendiquée... "pour moi c'est la manière de faire normale" dit le garçon), pas de levures ni d'enzymes, pas de filtration ni de collage, égrappage à l'ancienne à la planche à trou. Ce poulsard qui a bénéficié d'une fermentation semi-carbonique, se présente vêtu d'une robe claire un peu trouble. Le nez renarde, sans être pour autant désagréable, il y a du fruit. Un vin joliment acidulé, bien équilibré, aromatique, avec une légère amertume en finale. Un poulsard qui fait glouglou en tout cas.

Le second rouge est mon premier coup de coeur de la soirée. Une belle robe claire, mais nettement plus colorée que le poulsard, un très joli nez en finesse, qui pinote, sur les fruits rouges avec un côté sauvage qui lui va bien... Vivacité en bouche, toute en légèreté, tannins fins, finale acidulée d'une belle fraîcheur, sans perception tannique, que du plaisir. Vu le pedigree, on aurait pu craindre du rustique, eh bien non, c'est élégant, ça coule tout seul et ça fait sacrément du bien là où ça passe. Vin de Pays de Franche Comté rouge 2008, issu de la côte calcaire de Liesle. Un dictionnaire des cépages à lui tout seul:  un tiers de pinot noir, un tiers de trousseau, du pinot meunier, du gamay, du poulsard, du gueuche noir, de l'argant, du portugais bleu, de l'enfariné, et du mézy (ou meslier noir)... Le tout vinifié sans chercher à trop extraire, pour éviter justement de tomber dans le rustique, et élevé 10 mois en vieilles pièces.

lieslerolegbrLes raisins proviennent de 5 ou 6 petites parcelles éparpillés le long de la côte,  survivantes de l'ancien vignoble de Liesle, des vignes complantées, de 50 à 100 ans. Ces îlots de cépages oubliés suscitent l'intérêt des scientifiques, ceux de l'INRA de Montpellier ont fait le déplacement jusqu'à Liesle pour récupérer des échantillons qui ont rejoint la collection de vignes, unique au monde, du domaine de Vassal. En 1897, le vigneron et ampélographe salinois Charles Rouget, dans "Les vignobles du Jura et le la Franche Comté", recensait 40 cépages cultivés dans la région. Etienne Thiébaut raconte qu'après le phylloxéra, chaque village avait son maître greffeur, qui utilisait son propre choix de cépages. C'est donc l'assortiment de cépages d'un ancien maître greffeur de Liesle que nous avons dans nos verres ce soir là, vinifié par un jeune de 25 ans, dreadlocks en bataille. Chouette, non?  Et si en plus le vin est bon, que demande le peuple? Coup de coeur donc sur ce rouge, que j'avais déjà goûté une fois, peut-être sur un autre millésime, en tout cas en passant complètement à côté. En revenant dessus plus tard dans la soirée, sortent des arômes d'épices, de cannelle, et comme l'idée qu'il vieillira bien ce petit vin de Liesle...

Mais voici venue l'heure des blancs, avec le pendant du précédent: Vin de Pays de Franche Comté blanc 2008, très majoritairement chardonnay, mais complanté avec quelques pieds de savagnin, de savagnin rose ( le klevener de Heiligenstein des alsaciens), et de sauvignonasse. DSCN9004Non, la sauvignonasse n'est pas une vinasse à base de sauvignon, c'est, là aussi, un respectable cépage ancien du Jura, également appelé cinquien, parce que son premier raisin est opposé à la cinquième feuille. Un vin à la robe peu colorée, des notes de levure qui s'ouvrent rapidement sur un nez citronné. En bouche, le vin est tendu, vif, avec de la minéralité et un chouia de pamplemousse, la finale est plus suave. J'aime bien, mais c'est quand même un vin très droit, qui ne plaira pas à tout le monde.

Arrive derrière le Vin de Pays de Franche Comté 2009. Peu de coloration là aussi dans la robe, encore cette note de levure au nez, puis la poire, le jus de raisin frais. Une légère pointe de gaz en attaque, le vin est plus rond en bouche que son grand frère, plus souple, mais tout est relatif car l'acidité est bien présente dans tous les vins goûtés dans la soirée. En tout cas il y a plus de richesse, la structure acide est en partie camouflée par le gras et l'alcool. Encore jeune, à attendre, et pour cause: il est encore en cours d'élevage, l'échantillon a été tiré sur pièce.

La bouteille suivante nous ramène dans l'AOC... Un Arbois chardonnay 2008 avec un petit côté épicé au nez, des fruits jaunes, une pointe presque vanillée. C'est concentré, rond, gras pour 2008, mais la vivacité revient derrière et accompagne la longueur en bouche. Un beau potentiel d'après cet échantillon tiré d'une des pièces actuellement en cours d'élevage, et qui ne préjuge pas de l'assemblage final.

Et tout ceci nous amène au savagnin: Au premier nez, une note grillée qui disparaît vite, de la minéralité et du fruit, plutôt exotique, le fruit... Belle attaque souple mais acidulée, très aromatique en bouche, sur les agrumes, une acidité très fine, un vin concentré, puissant, encore bien vif, construit sur une structure acide-amère qui finit sur le pamplemousse. J'aime beaucoup cet Côtes du Jura savagnin 2008, d'une parcelle sur Grozon, encore farouche, mais qui se livrera superbement dans quelques années. Un savagnin ouillé avec les épaules d'un savagnin sous voile. C'est mon autre coup de coeur de la soirée. Encore en fût pour l'instant, la mise est prévue cette année.

L'Arbois savagnin pressé 2007 (2e mise) provenant de vignes à Mesnay, est un joli vin aussi, avec sa robe assez claire, son côté pomme verte, une trace oxydative malgré l'ouillage, une grosse structure acide et une finale épiçée... Mais le précédent, en ce qui me concerne, lui a volé la vedette.

Pas de bling-bling chez Etienne Thiébaut, ni dans sa manière d'être, ni dans son travail, ni dans ses vins, on en est à mille lieues... DSCN9003Le "ptit jeune" n'a pas choisi la voie de la facilité, il trace son chemin avec sincérité et simplicité, à l'écoute de ses vignes, proche de la nature et bien loin de l'oenochimie. Il en tire des vins épurés, certains ne les trouveront pas faciles d'approche, mais ce n'est pas le but. Des vins d'une belle richesse, qui reflètent le terroir et le vigneron, et qui font plaisir à boire. Une démarche à suivre et à encourager, qui pourrait le mener loin, l'Etienne...

Comme de coutume, nous clôturons avec le copieux mâchon du taulier et on finit tranquillement en cassant la croûte, tout en papotant et en attaquant quelques flacons de derrière les fagots du sieur Planche, à croire que déguster ça donne soif. Y'avait du bon aussi dans ces flacons surnuméraires, mais là n'est pas le propos de ce blog.