Certains ont l'insigne privilège d'être reçu au domaine de la Romanée-Conti, eh ben moi aussi je suis un privilégié: récemment j'ai été accueilli au domaine de la Vigneraie. Inutile de le chercher dans l'annuaire ou chez votre caviste, ce domaine n'existe pas "officiellement". Son vin n'est pas à vendre, et pourtant il est produit, depuis plus de 30 ans, par Gérard, vigneron amateur à Avanne, à côté de Besançon.

DSCN9538Une rencontre de hasard: l'autre jour, je suis allé voir le maire de Besançon planter les premiers pieds de la vigne municipale. Gérard était là . Il s'implique dans le projet, persuadé que le terroir du coin peut donner de belles choses, et ça, il le sait par expérience, puisque non loin de là, à Avanne, il cultive sa vigne, derrière sa maison, sur le coteau pentu de Tuffet, un terroir autrefois réputé, exposé au soleil bisontin du matin au soir... En s'installant là en 1974, Gérard a trouvé dans la friche quelques derniers témoins du passé, vieux ceps quasi centenaires de trousseau et d'enfariné. Et il a commencé patiemment à défricher et à replanter, au fil des ans, le domaine s'est agrandi par rachat de parcelles voisines. DSCN9519Aujourd'hui, la Vigneraie, c'est 20 ares de chardonnay, pinot noir et savagnin, des arbres fruitiers, des fleurs, un enclos avec des moutons, un petit paradis qui domine le Doubs... Gérard a même refilé le virus à son voisin, occupé lors de ma visite à passer le motoculteur dans la vigne qu'à son tour il a planté il y a quelques années...

Après la visite du clos, on redescend et on pousse la petite porte au fond du garage. Derrière, surprise: un minuscule chai, quelques mètres carrés seulement, où sont vinifiés bon an mal an les quelques centaines de litres de Clos de Tuffet, l'équipement est digne d'un professionnel... Mais le meilleur reste à venir. Car sous la cave de la maison, aussi patiemment qu'il a défriché et planté ses 20 ares, Gérard s'est creusé son royaume, à la pelle, à la pioche, au seau et à la brouette. C'est là qu'il élève ses vins et qu'il accueille les petits veinards comme moi... C'est tout petit, pas un centimètre carré de perdu entre les fûts où murissent les vins de l'année, les piles de bouteilles et une foultitude d'objets et de souvenirs qui font de ce lieu un petit temple bachique... Ce n'est pas la Romanée-Conti, mais croyez-moi, je n'en étais pas moins heureux d'être ce jour invité à la Vigneraie.

DSCN9528Place à la dégustation, pipette dans le tonneau et hop c'est parti:  chardonnay 2009, assemblage chardonnay-savagnin 2008, déjà on sent que ça tient sérieusement la route... On passe aux bouteille et là, coup de coeur. Le chardonnay 2008, 18 mois d'élevage, est beurré, des notes de chèvrefeuille, très élégant en bouche comme au nez, ample, soutenu par une belle acidité, complexe, avec de la présence en finale. On est sacrément loin de la piquette qu'on s'attendrait à trouver au fond du garage d'un viticulteur du dimanche, à l'aveugle on serait sans problème en Bourgogne. On remonte de 10 ans en arrière avec le chardonnay 1998 qui a joliment vieilli, brioché, un côté bonbon anglais,  pas fatigué pour un sou. Le savagnin 2008 est encore tendu, avec l'acidité de la rhubarbe, mais prometteur.

Retour à la pipette avec de beaux pinots noirs 2009 encore en élevage, (dans des barriques de Château Latour, excusez du peu),  fruités, souples, une première pièce de vin de goutte, très sur le fruit, une seconde de vin de presse avec plus de corps. Là aussi le vin d'Avanne n'a pas à rougir de la comparaison avec des vins bourguignons.

Les petits tonneaux à droite, on revient côté jurassien avec les macvins... Le marc est distillé à l'alambic municipal,  puis il  passe quelques mois en fût. Certes, la méthode n'est pas très orthodoxe et ferait bondir ces messieurs de l'INAO, (mais la vigne d'Avanne, ils n'en ont cure) : pour accélérer le vieillissement, Gérard sélectionne à l'odeur des morceaux de chêne fraîchement coupés récupérés chez un copain, et les ajoute dans le tonneau. DSCN9535Il assemble ensuite un tiers de ce marc à deux tiers de pur jus de savagnin... Ca donne un 2009  complexe, très long, porté par l'acidité du cépage, déjà fondu (merci le chêne), sans aucune brûlure d'alcool. J'aime beaucoup, mais l'apothéose vient derrière: une solera de macvin!  (une jeune solera, débutée en 2002). Tous les ans, Gérard complète le tonneau avec un peu du nouveau millésime. Le résultat: un macvin à se taper le cul par terre, épicé, vanille, poivre, rhum arrangé, gingembre,  palette exotique qui ne masque en rien le raisin... Très équilibré, du velours en bouche, une grande complexité et longueur. Re-coup de coeur pour les macvins.

Je ressors au grand jour un peu étourdi... "A Besançon, on peut faire d'aussi bons vins qu'en Bourgogne" m'avait dit Gérard lors de notre première rencontre... j'avais acquiescé par politesse. En fait, il suffisait de pousser la porte au fond du garage pour en être convaincu. Merci à Gérard et à son épouse pour leur accueil chaleureux et pour cette belle découverte.